15 janvier 2011 - article paru dans © Le Monde

François Nosten, franc-tireur du paludisme

Mae Sot (Thaïlande) Envoyé spécial
Depuis un quart de siècle, cet ex-" French doctor " est en première ligne contre la malaria, à la frontière entre Thaïlande et Birmanie

Le docteur François Nosten est en guerre depuis un quart de siècle. Il ne l'a pas encore gagnée, mais il a remporté des batailles décisives. Ses adversaires, minuscules mais très dangereux, sont des moustiques, les anophèles, qui véhiculent Psalmodium falciparum, le parasite le plus grave du paludisme.

Le docteur Nosten, un grand blond au sourire rare, s'exprime avec la passion d'un homme habité par cette croisade qu'il mène à la frontière birmane. " Ici, je me suis rendu compte à quel point le paludisme était un problème de santé majeur. Et que les médicaments utilisés lors de mon arrivée dans la région, telle la chroroquine, n'agissaient plus : on commençait à réaliser que les parasites avaient développé de fortes résistances aux traitements. "

Depuis le milieu des années 1980, il est installé aux confins de la Thaïlande, le long d'une frontière birmane instable et dangereuse. Aujourd'hui, il vit à Mae Sot, une grosse bourgade thaïe située à un jet de pierre de la Birmanie. Son combat lui a valu des fortunes diverses : sous ces latitudes, la piqûre du moustique, pour mortelle qu'elle puisse être, n'est pas la seule menace. En 1985, il lui a fallu déguerpir du coin, quand il était encore un " french doctor " de Médecins sans frontières (MSF) : " J'ai été menacé de mort par les Birmans, qui m'accusaient d'être un espion... "

Cela ne l'empêcha pas de revenir dans la région peu après. En 1995, à Shoklo, un camp de réfugiés de l'ethnie Karen, minorité en lutte contre le régime birman depuis une soixantaine d'années, il a dû fuir sous les tirs de la Tatmadaw, l'armée de la junte. Ce qui ne le fit peut-être pas plus trembler que de pratiquer les accouchements dans ce camp où il passa neuf ans : " Au début, j'avais vraiment peur, je n'avais jamais fait ça ! ", se souvient-il.

L'essentiel allait cependant se produire ailleurs, au-delà de la pratique de terrain et de sa spécialisation sur la prophylaxie de la femme enceinte, qui est particulièrement vulnérable au paludisme : c'est en s'immergeant aux côtés d'une population de plusieurs milliers de réfugiés, en installant des laboratoires et en formant des microscopistes recrutés chez les Karen, que lui et ses équipes ont été les " premiers à disposer d'une telle avalanche de données et de résultats " sur la propagation de la malaria, le nom anglo-saxon du paludisme.

Cette position de pionnier va lui permettre de mettre en oeuvre un projet plus ambitieux : en 1986, il jette les bases de la Shoklo Malaria Research Unit (SMRU), qui allait devenir un centre d'études sophistiqué, tout entier dévolu à la lutte contre le fléau. Aujourd'hui, son siège de Mae Sot emploie vingt expatriés et 350 Thaïlandais, Birmans, Karen, et dispose en outre de cinq cliniques dispersées le long de la frontière birmane. Des médecins birmans travaillent aussi pour le SMRU dans des dispensaires installés de l'autre côté de la rivière faisant office de frontière entre la Birmanie et la Thaïlande.

A la fin des années 1980, sa rencontre avec un professeur de médecine anglais, Nick White, sera déterminante. Celui-ci lui propose de s'associer à ses recherches. Entre l'homme de terrain et le chercheur, c'est le début d'une longue collaboration : " Il est la tête, je suis les jambes ", blague François Nosten. Qui va plus tard, et grâce à ce parrainage, être distingué du titre de professeur à l'université d'Oxford. Il n'y enseigne pas mais la prestigieuse institution britannique est devenue son employeur, grâce au financement d'une fondation britannique, le Wellcome Trust.

La principale originalité du combat du professeur Nosten, et qui lui vaut désormais une reconnaissance internationale, c'est d'avoir proposé de combiner deux types de médicaments : il utilisait déjà la méfloquine, un traitement efficace et administré en une seule dose, mais qui provoquait des effets secondaires gênants.

Nick White et lui ont alors l'idée de l'ajouter à une dose d'artémisinine, un traitement issu d'une plante médicinale chinoise, qu'un médecin de la République populaire avait " découvert ", dans les années 1960, pour soigner les combattants communistes vietnamiens...

" L'utilisation de l'artémisinine a fait l'objet de critiques car elle ne correspond pas aux normes occidentales de médicaments, s'insurge le docteur Nosten. Au début, on s'est fait allumer par certains, notamment l'armée américaine ! Mais aujourd'hui, après avoir engrangé des données portant sur une vingtaine de milliers de patients, on sait que le traitement a montré son efficacité et son innocuité ! "

Les réticences de la communauté médicale internationale à propos du traitement du paludisme, le docteur Nosten les explique par le fait que " la malaria n'est pas perçue comme étant une maladie comme une autre ". La communauté des " paludologues " procède parfois par des " idées toute faites et des a priori ", regrette-t-il.

Il se souvient ainsi que les évaluations faites grâce au SMRU n'avaient pas convaincu certains de ses collègues dans les milieux internationaux en tant que méthode pouvant être adaptée en Afrique. " On me disait : "Oui, mais toi tu disposes d'une population captive dans tes camps, c'est pas comme en Afrique !" " Ce n'est pas parce que l'Afrique noire compte à elle seule " 90 % du nombre des morts du palu " que ce qui est bon pour l'Asie ne serait pas bon pour l'Afrique, raisonne-t-il. Parlant des vecteurs du parasite comme de vieux ennemis, il ose une boutade : " Ici, en Asie, les moustiques sont des petits malins, mais, finalement, ils pissent pas bien loin et sont moins dangereux que les africains... "

Il y a en effet de quoi se réjouir de ce côté-ci de la planète : même si de " nouveaux cas de résistance sont en train de se manifester ", les chiffres dressent pour le moment un constat encourageant : " Avant la création du SMRU, 1 % des femmes enceintes mouraient, ici, chaque année du palu et 45 % des gens qui consultaient dans les camps souffraient de la malaria. Aujourd'hui, le taux de mortalité des femmes est de zéro et le paludisme ne représente que 1 % des consultations ", explique le docteur Nosten

Mieux encore : la combinaison thérapeutique à base d'artémisinine est désormais acceptée comme traitement contre P. falciparum dans l'ensemble des zones tropicales et vient d'être recommandée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en Afrique et dans le reste du monde. L'artésunate devrait être bientôt autorisé en France pour traiter les cas importés de la forme la plus pernicieuse du paludisme, dite cérébrale, contre laquelle seule la quinine était efficace.

Bruno Philip © Le Monde

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15 janvier 2011 - article paru dans © Le Monde

Mobilisation contre la " résistance " du parasite

POUR LA DIRECTRICE GÉNÉRALE de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), " l'utilité de notre arme la plus efficace contre le paludisme est aujourd'hui menacée ". Margaret Chan désigne les médicaments à base d'artémisinines, des composés tirés de l'armoise annuelle, Artemisia annua, une plante médicinale utilisée en Chine depuis plus de deux mille ans.

Mercredi 12 janvier, l'OMS a publié un nouveau plan d'action, avec le partenariat Faire reculer le paludisme (RBM), destiné à endiguer et à prévenir la résistance du parasite responsable de la forme la plus grave de la maladie, Plasmodium falciparum, aux associations médicamenteuses, dites ACT, comportant de l'artémisinine.

L'OMS redoute une diffusion de la résistance depuis la zone où elle est confirmée, à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande. L'organisation onusienne veut accroître le contrôle et la surveillance d'éventuelles résistances ailleurs dans le monde, améliorer le diagnostic pour éviter un usage inutile des ACT, investir dans des alternatives aux artémisinines et mobiliser largement " aux niveaux mondial, régional et national ".

Pour François Nosten, directeur de l'Unité de recherche sur la malaria de Shoklo (SMRU) en Thaïlande, " l'appel de l'OMS peut avoir un effet bénéfique ". Mais il note que la situation sur le terrain est plus complexe que celle décrite par l'OMS. A commencer par le phénomène de résistance, un terme qu'il ne juge pas totalement adéquat : " Les patients traités avec l'artésunate - à base d'artémisinine - mettent plus de temps à se débarrasser du parasite, mais le traitement est toujours efficace à 90 % ", note-t-il.

A la frontière birmano-thaïe, où il a installé son laboratoire, moins de 1 % des malades présentaient des traces du parasite dans le sang au troisième et dernier jour du traitement, en 2000. Ils sont 20 % aujourd'hui, mais une autre combinaison médicamenteuse finit par venir à bout de Falciparum chez ces patients.

Obstacles politiques

L'origine de cette " résistance " relative du parasite au médicament reste difficile à cerner. Des travaux de séquençage génétique des différentes souches présentes en Asie du Sud-Est permettront peut-être de mettre en évidence des mutations et donc des marqueurs génétiques. Mais une autre piste, celle d'anomalies de l'hémoglobine chez les patients résistants, est à l'étude. Le groupe de recherche auquel appartient François Nosten doit entamer une cartographie pour voir dans quelle mesure la réponse du parasite à ce traitement phare a changé dans la région.

S'il s'avérait que c'est bien une mutation génétique du parasite qui est en cause, la question de l'endiguement serait cruciale. Mais François Nosten redoute que les appels à la mobilisation de l'OMS ne se heurtent à " de vrais obstacles politiques " : depuis la découverte au Cambodge de la " résistance " en 2004, les autorités locales ont assez peu agi pour contenir le problème. Les régions touchées sont frontalières et les rivalités politiques entre Thaïlande et Cambodge ne facilitent pas les choses. Or l'OMS ne peut intervenir sans l'assentiment des autorités nationales.

L'autre préoccupation majeure, c'est le défaut de médicaments de rechange. Le paludisme n'est pas suffisamment attrayant pour les grandes firmes occidentales tandis que les initiatives locales - il cite des recherches sur une plante au Burkina Faso - ne sont pas assez encouragées, déplore le chercheur.

Hervé Morin  © Le Monde

 

François de Nosten filmé et interviewé par Alain Devalpo

26 novembre 2010 - La Thaïlande, contrée de la péninsule d'Asie du Sud-est la plus développée, partage 1 400 km de frontière avec la Birmanie, un pays riche mais dont la population est plongé dans la dénuement par la junte au pouvoir. Ce déséquilibre provoque la migration de centaines de milliers de personnes ce qui pose de gros problèmes de santé publique.

 «Autour des camps de réfugiés birmans, un vide sanitaire s’est créé», vidéo à retrouver ci-dessous

 

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